La librairie…

Les murs de la librairie étaient littéralement couverts de livres du sol au plafond, le plus souvent en vrac dans le plus invraisemblable des fatras, en piles ou en liasses instables, dans des cartons posés à même le linoléum ou plus rarement alignés sur des rayonnages de bibliothèque en bouleau et selon un mode de classement dont la logique m’échappait.

La quasi-totalité de l’espace disponible était occupée par le propriétaire des lieux, l’incontournable maître de céans, étant donné sa position centrale dans l’échoppe et sa corpulence hors du commun. On eût dit la reine d’une fourmilière de papier qui se serait développée dans sa loge royale pendant des décennies, gavée par des ouvrières zélées, jusqu’à atteindre des proportions lui interdisant d’emprunter quelque galerie que ce fût, jusqu’à remplir l’espace de sa loge et en épouser les formes. De fait, je ne me rappelle pas l’avoir vu se mouvoir pour quitter le fauteuil que je devinais sous lui et dont la construction pouvait être contemporaine de celle de la loge royale.

Ma présence ne semblant pas avoir retenu l’attention du libraire, je me plongeai dans l’examen du dos des livres. Les ouvrages aux titres les plus explicites tels L’Amérique juive, de Pierre-Antoine Cousteau, Les Mémoires d’un fasciste, de Lucien Rebatet, des pamphlets tels Les beaux draps, de Céline ainsi que diverses éditions nostalgiques consacrées à Pétain, Laval et Doriot avaient tout naturellement trouvé leur place à l’intérieur de la librairie spécialisée dans l’Histoire de la France – d’une certaine France. J’y découvris également un essai oublié de Jean Giraudoux, Pleins Pouvoirs, publié en 1939, dans lequel son auteur revendique une certaine communauté d’esprit avec Hitler et va jusqu’à suggérer un « ministère de la Race ».

Avachie et immobile dans son fauteuil, la reine des fourmis papivores daigna m’accorder un peu d’attention et m’adresser la parole, d’une voix claire et étonnamment vive, eu égard à sa physionomie et à son âge probable.

—   Puis-je vous aider, Monsieur ?

Je me retournai vers ce curieux bipède blanchâtre au crâne parfaitement glabre et souligné de bourrelets, dont l’orifice buccal venait apparemment de se séparer d’une pipe de bruyère encore fumante. Deux petits yeux perçants animaient ce masque épais et luisant, parcouru de plis. A la réflexion, il ressemblait plutôt à une grosse reine termite blanche. Je me raclai la gorge, évitant de sourire aux pensées hautement insecticides qui me traversaient l’esprit. Lire la Suite

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Tárbena

Plissant les yeux pour affronter un soleil aveuglant, Clément jette un regard circulaire aux lieux qu’il découvre. Un vent de chaleur agite doucement les rideaux de fil au seuil des maisons immaculées. Ces mêmes rideaux de fil si typiques bruissent en annonçant le passage d’un villageois qui entre ou sort de chez lui. « Bon dia !« . La lumière omniprésente, l’odeur entêtante et reconnaissable entre toutes de l’huile d’olive fruitée caractéristique du beau Pays Valencien poursuivent le voyageur qui s’égare en ce village, grand avion blanc posé en travers de la montagne.

En ce point central de Tárbena parviennent les clameurs d’enfants qui jouent en courant plus haut dans quelque ruelle étroite et cahoteuse, les notes d’un paso doble tirées d’un rare poste TSF, les échos de parties de cartes, de conversations du quotidien, rumeurs confuses, où se mêlent questionnement sur l’état des récoltes ou la santé des proches, et échange de nouvelles du front. Immanquablement Clément croise Plaza Mayor un chat s’aventurant avec prudence hors du logis, pour filer aussitôt ventre à terre, importuné, toute retraite coupée par des présences humaines, en quête d’un refuge sous une carriole ou derrière la fontaine, point d’eau privilégié de Tárbena. Cet abri de fortune constitue pour le greffier un poste d’observation parfait pour guetter les chiens mal disposés à son égard et que la chaleur écrasante n’aurait pas dissuadés de chasser tous les quadrupèdes qui n’aboient pas.

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La Marina Baixa

La route quitte le littoral de la Costa Blanca, la pointe caractéristique du Peñon de Ifach – qui jette ses 332 mètres de calcaire dans la Méditerranée et porte serti comme un joyau le rocher de Calpe –, le petit village de pêcheurs baptisé du nom de Benidorm, la belle Altea, pour s’aventurer enfin au cœur du Pays Valencien, enchaînant une théorie de villages tous plus pittoresques les uns que les autres : Polop, La Nucia, Villajoyosa, en direction de Pego. Accablées de soleil, ces petites communautés humaines sont apparemment désertées. Et pourtant il suffirait de s’écarter de cet axe, de se rendre à l’intérieur des terres à la rencontre des hommes et des femmes de la région pour se rendre compte de l’activité incessante du travail de la terre. Ensuite vient le gros bourg de Callosa de Ensarria qui, du fait de la récolte printanière des nèfles, priorité absolue, s’est transformé en une fourmilière humaine difficilement canalisée dans les voies de circulation. A la sortie de la ville, une barricade hétéroclite, faite de deux charrettes à bras, de sacs de gravats et d’un amoncellement de chaises constitue l’ultime point de contrôle républicain en direction et en provenance de la montagne. L’automobile s’arrête. Une fois exhibé leur laissez-passer aux couleurs de la République Espagnole, ses deux occupants s’enquièrent auprès des gardes de la situation locale, avant de reprendre leur périple. Lire la Suite

Mobilisation, septembre 1939

Il se rappellerait toujours la tête du premier bidasse qui l’avait accueilli par l’exclamation « Tiens, voilà un bleu ! », stupéfait d’entendre Clément aussitôt lui répondre avec morgue : « Un bleu, moi ? Je ne suis pas un bleu. Je suis un rouge ! ».

D’où pouvait bien provenir ce besoin quasi universel d’être l’ancien de quelqu’un ?
Franchement, quelle gloire pouvait-on tirer d’avoir pataugé avant autrui dans le même bourbier ? A fortiori sans même trouver le moyen de s’en sortir ! Et quel plaisir peut-on bien éprouver à voir ses cadets commettre les mêmes errements, se fourvoyer dans les mêmes ornières que soi et que ses anciens ?

Voilà une preuve supplémentaire, si besoin était, que le conflit des générations n’est finalement que la lutte des jeunes pour conquérir le droit de commettre les mêmes âneries que leurs anciens et des anciens pour se prouver que leurs cadets ne valent pas mieux qu’eux. Au fond, ce doit être cela que l’on appelle les traditions, la perpétuation de la bêtise humaine, le scoutisme atavique, le bizutage héréditaire, la connerie de groupe.

L’exode

Cette transhumance vers le soleil, ou tout simplement vers la survie, s’effectuait deux mois avant ce qui aurait dû être les congés payés 1940, sous les incessants raids aériens des Stukas, terribles insectes d’acier de la Luftwaffe – armés de deux mitrailleuses fixes tirant vers l’avant et d’une troisième à l’arrière, d’un calibre plus léger mais traîtresse car mobile.

« Saleté de moustiques ! Ils piquent avec trois dards ! » lança Clément en bon connaisseur de l’aéronautique, avant de se jeter comme les autres dans le bas-côté. Les bombardiers légers à la silhouette caractéristique et aux ailes en mouette inversée mitraillaient sans pitié les retardataires encombrés de paquets ou les piétons égarés, surprenaient les plus hardis qui se hâtaient pour précéder le convoi terrestre ou les malheureux qui se risquaient à découvert, harcelaient les enfants esseulés, affolaient les mères de famille, ciblaient tout particulièrement les bicyclettes, les voitures à bras et les automobiles.

Annonciatrices d’une mort imminente, les sirènes stridentes qui accompagnaient chacune des attaques en piqué des Stukas avaient été baptisées les « Trompettes de Jéricho ». A l’instar de leurs modèles bibliques qui annonçaient la chute des murs de la « Ville des palmiers », elles contribuaient à l’ébranlement du moral des populations civiles.

Plus tard, alors qu’ils traversaient un village, Clément et ses compagnons d’exode furent abordés par une femme d’un certain âge, hirsute et hébétée, vêtue d’une simple chemise de nuit, qui leur tendit une horloge de coucou en leur demandant l’heure d’une voix monocorde. « Vous comprenez, l’horloge s’est arrêtée, je ne sais vraiment pas comment m’habiller ! ». Devant l’air interdit de ses interlocuteurs, elle reprit bien vite l’objet de sa détresse pour aller interpeller d’autres fuyards. Il y avait celles et ceux qui avaient perdu le nord et l’heure et puis il y avait les pensionnaires des institutions psychiatriques qui s’étaient évadés à la faveur du chaos général, se mêlant à la foule des fuyards. Sans chef, la France avait perdu la tête, dans tous les sens du terme.

Boulevard de la République

Après avoir revêtu une panoplie d’ingénieur extraite de ma penderie et renoncé à transformer en un ensemble ordonné cette tignasse envahissante, je me saisis d’une serviette en cuir dont je préfère ne pas vérifier le contenu et m’élance vers la porte, chassant d’un magistral coup de pied une paire de chaussures qui de ses lacets perfides et arachnéens s’ingénie encore à me retenir entre ces quatre murs. Aussitôt la porte claquée dans mon dos, je prends mon élan pour affronter la verticalité qui s’étend sous mes pieds. Dédaignant l’ascenseur, je finis de m’extraire à la nuit en dévalant les escaliers comme une tornade, saute acrobatiquement les dernières marches de chaque palier, me rattrape à une balustre pour amorcer mon virage, apostrophe joyeusement la concierge effrayée derrière sa cireuse, enchaîne un nouveau virage sans attendre sa réponse, esquive à pas chassés la porte du Combaluzier ouvert inopinément devant mes pas, manque une marche, saute la suivante, dérape (pas de doute, elle a bien ciré le parquet !), me rétablis dans le hall, glisse jusqu’à la poignée de la porte d’entrée que je saisis dans la foulée, ouvre et franchis d’un bond ladite porte, déboule sur le trottoir, ralentis contraint et forcé par la présence de mes semblables et me coule tant bien que mal dans le flot de la circulation piétonne. Je lève instinctivement les yeux au ciel, vers la lune. Pour quelque mystérieuse raison, moi qui n’ai aucun sens de l’orientation, il me suffit de regarder l’azur pour y découvrir instantanément la position du satellite de la terre, de jour comme de nuit.

La quête

Comme pour sortir de ce cadre ou tout du moins l’agrandir, Clément a fait de ces années une course échevelée, une fuite en avant sans répit, en restant fidèle à son idéal, guidé par ses intuitions, infatigable. Moi non plus, je ne connais pas le sommeil. La nuit m’est une seconde existence clandestine, une tentative d’évasion fructueuse et toujours renouvelée où j’expérimente en pensées d’autres lieux, d’autres moi, où j’échafaude d’autres hypothèses, où j’explore des univers parallèles, autant de voyages, autant de parcours dans le labyrinthe infini de la vie. C’est sans doute pour cela que, nuit après nuit, page après page, mot après mot, j’en suis venu à conter l’histoire de ce jumeau que je n’ai pas connu, de cet aîné de toutes les luttes, à sortir du passé cet homme qui avait laissé un peu de sa vie à l’encre noire sur des feuilles de vélin glissées entre les pages d’un cahier jauni. Qu’aurais-je fait à sa place ? Il serait difficile ou immodeste de répondre à cette interrogation. Il me reste à glisser mes pas dans les empreintes des siens. J’endosse par procuration la défroque de ce résistant, avec humilité, avec respect mais avec la plus grande fierté. Il m’est presque douloureux ensuite de regagner l’espace étroit de ma propre existence.

L’ennemi viscéral

Les images, l’odeur des cadavres, les bruits, les clameurs, les émotions, la solidarité des camarades, la proximité tangible de la mort étaient encore bien présents.

En face, derrière cette ligne de crête au sud, ou dans ce village apparemment paisible en contrebas, ou bien encore tapi derrière le mur d’enceinte du cimetière, se tenait l’ennemi héréditaire, l’ennemi viscéral, le fasciste. Il lui était aussi étranger, aussi mystérieux que s’il s’agissait d’une autre espèce animale. Et pourtant, Clément en avait côtoyé, des franquistes. Rien dans leur apparence ne les différenciait des hommes dont il avait partagé la lutte : mêmes cheveux noirs, même teint mat, mêmes yeux foncés, mêmes espadrilles, même décor d’enfance, mêmes souvenirs de famille. Mais entre les deux camps la plus immatérielle et la plus infranchissable des murailles, et en guise de ciment les corps des milliers de morts accumulés depuis le début de l’alzamiento, le soulèvement franquiste de juillet 1936. Deux camps irréconciliables à jamais, que chaque jour éloignait plus encore l’un de l’autre. Tu parles d’une guerre civile ! D’un côté Dieu, l’ordre et la sainte Espagne, et de l’autre le peuple espagnol, la démocratie et la liberté. C’était tout vu : Clément avait choisi son combat dans les Brigades Internationales. Plus tard il avait subi son incorporation dans l’armée française. Mais l’heure du choix allait de nouveau sonner. Qui sait ce que son tempérament bouillonnant et impulsif allait le pousser à faire ?

Au fond, sa jeune existence était marquée du sceau de la guerre. C’était comme cela, rien d’exceptionnel pour quiconque était né en France depuis le début du vingtième siècle. Deux conflits déjà : une guerre idéologique – les guerres civiles sont soit religieuses, soit ethniques soit idéologiques –, et une guerre entre nations. Il serait vain de se demander quel engagement est le plus total, vain aussi de se demander quelle fidélité nous conduit le plus loin. Une fois que l’on est partie prenante d’un conflit armé, l’enjeu premier est toujours le même, sa propre vie. La différence est que dans un cas on défend des frontières, un pré carré géographique, un empire, alors que dans l’autre, on sert la patrie que l’on s’est choisie, celle où nous entraîne la défense de nos idées, de nos idéaux.

En quelques mots, quelle est l’histoire ?

Lons-le-Saunier, juin 1940
Clément, journaliste au Populaire de Paris, vit avec d’autres jeunes appelés du 44ème d’infanterie les derniers jours de la Bataille de France. Épris de liberté, il appelle ses camarades à poursuivre le combat au-delà de la défaite. Sa route croisera celle du colonel Fabien.

Paris, 1990
Bernard, ingénieur anticonformiste passionné d’histoire, se remet mal de la fin d’une histoire d’amour. Il recherche la trace de Clément, un résistant dont il ignore le sort et auquel il s’identifie rapidement. Cinquante ans séparent les deux hommes, mais une proximité philosophique et politique rend cette quête vitale pour Bernard. Aurait-il suivi le même chemin que Clément ? Ce dernier est-il encore vivant ? Qu’apprendra Bernard sur lui-même au terme de son voyage dans le passé ?

 

Pourquoi un roman ?

Et pourquoi pas ?

L’histoire de La Tentation de la Liberté est presque aussi longue que celle de ma vie. C’est d’abord une nécessité, quand on aime écrire et que sa propre famille a traversé des événements aussi marquants que la guerre d’Espagne et la seconde guerre mondiale.

C’est aussi la réponse à plusieurs questions :

  • qu’aurais-je fait pendant ces années décisives marquées par l’affrontement des armes et des idéologies ?
  • comment mes parents ont-ils vécu cette époque de conflits, l’absence d’un père parti au front ou emprisonné, le chagrin d’une mère ?
  • qui était cet homme que je n’ai jamais connu, qui portait le même prénom que moi et dont j’ai découvert le visage volontaire sur une vieille photo sépia ?

et surtout :

  • quand vais-je enfin me décider à écrire ce que je porte en moi, aussi loin qu’il me souvienne ?

La réponse à toutes ces questions est l’histoire de ma vie. Elle s’appelle La Tentation de La Liberté.

Le texte est déposé auprès de CopyRightDepot sous le numéro 00062274-1.